Roman

Junky

Junky m’a séduit d’emblée, le style paraît simple, il est net et précis, Burroughs relate les faits, ne théorise pas sur la drogue, il fait un constat de la came sur lui et sur les autres. Il écrit dès le début que jeune il détestait la violence, c’est un instinctif, une sorte d’animal qui expérimente ; il est hors du système, la télévision, les journaux, la politique le font vomir alors la littérature vient à lui comme la came est « entrée en contact avec lui ». Je trouve sa littérature et son style plus puissant que celle de Kerouac (cf mon article sur Satori à Paris). Ses descriptions de ses personnages sont minutieuses, il nous explique la différence d’avec les autres drogues et l’alcool, son univers est violent comme la came qu’il s’injecte. Il fait un excellent constat de la médecine généraliste, de la psychologie et de la psychiatrie. Les camés n’ont plus rien de secret pour lui. William S. Burroughs est mort d’une crise cardiaque en 1997.

Quelques citations :

En fait, mes plus anciens souvenirs sont teintés d’une peur des cauchemars. J’avais peur d’être seul, et peur du noir, et peur de m’endormir à cause de rêves où une horreur surnaturelle semblait toujours sur le point de prendre forme. J’avais peur qu’un jour en me réveillant, le rêve ne fut pas parti. Je me souviens avoir entendu une bonne parler d’opium et dire qu’en fumer donne de beaux rêves et je me dis : je fumerai de l’opium quand je serai grand.

Etant enfant, j’étais sujet aux hallucinations. Une fois en me réveillant tôt le matin, je vis des petits bonshommes jouer dans le fortin que j’avais construit. Je ne ressentis aucune peur, seulement une sensation de calme et d’émerveillement. J’avais souvent une autre hallucination ou cauchemar qui concernait des « animaux dans le mur » et qui apparut dans le délire d’une fièvre étrange et non diagnostiquée que j’eus vers quatre ou cinq ans.

J’étais timide avec les autres enfants et craignais la violence physique. Une certaine petite lesbienne agressive me tirait les cheveux chaque fois qu’elle me voyait. J’aimerais aujourd’hui encore lui défoncer la face mais il y a des années, elle et tombée de cheval et s’est cassé le cou.

Je lisais plus que de coutume pour un petit Américain de cette époque et de ce milieu : Oscar Wilde, Anatole France, Baudelaire, Gide même.

A cette époque, je fus énormément impressionné par l’autobiographie d’un cambrioleur intitulée You Can’t Win. L’auteur prétendait avoir passé une bonne partie de sa vie en prison. Cela me parut bien, comparé à la platitude de cette banlieue du Midwest où tout contact avec la vie était coupé. Je vis en mon ami un allié, un partenaire dans le crime.

Je haïssais l’université et je haïssais la ville où elle était située. Tout dans cet endroit était mort. L’université était un faux décor anglais entre les mains de faux collèges anglais. J’étais seul. Je ne connaissais personne et les inconnus étaient considérés avec aversion par la corporation fermée des bons partis. Par hasard je rencontrai quelques riches homosexuels appartenant à la société homosexuelle internationale qui parcourt le monde, se retrouvant dans les boîtes de pédales de New York au Caire. Je vis en eux un mode de vie, un vocabulaire, des références, tout un système symbolique comme disent les sociologues. Mais ces gens étaient pour la plupart des tartes et après une période initiale de fascination, j’ai lâché toute cette bande.

Je bricolais avec des cours supérieurs de psychologie et des leçons de jiu-jitsu. Je décidai de faire une psychanalyse qui dura trois ans. Elle fit disparaître inhibitions et angoisse, si bien que je pus vivre de la manière que je voulais. Une grande partie de mes progrès en cours d’analyse s’accomplit en dépit de mon analyste qui n’aimait pas mon « orientation », comme il disait. Il finit par abandonner l’objectivité analytique et jugea que j’étais un « parfait escroc ». Je fus plus content des résultats que lui.

Je décidai que je n’allais pas aimer l’armée et m’en tirai en jouant sur mon dossier de dingue – je m’étais un jour fait le coup Van Gogh en me coupant l’articulation d’un doigt pour impressionner quelqu’un qui m’intéressait à l’époque.

William S.Burroughs et Jack Kerouac
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Satori à Paris

Satori à Paris est le premier livre de Jack Kerouac que j’ai lu. Dans ma bibliothèque traîne depuis de nombreuses années Sur la route (On the road) mais je ne l’ai jamais commencé parce qu’il a été cité par tant de gens qui ne lisent finalement que très peu. Je me méfie aussi des livres qui sont adaptés au cinéma et enfin les beatnick ce n’est pas vraiment mon truc. Par contre, j’ai découvert William S. Burroughs avant Kerouac et j’ai instanténément été séduit par son style, Junky, si bien écrit vous fait presque adhérer à la came si vous ne faîtes pas déjà partie des camés. Dans une interview, Burroughs refuse d’être affilié à la Beat Generation, je dirai plutôt qu’il est imprégné de l’underground. C’est le regretté libraire indépendant de la rue Git le coeur qui m’a refilé un livre sur l’écriture parlant de Burroughs, Ginsberg et Kerouac. C’est d’ailleurs dans cette même rue que Burroughs acheva d’écrire La machine molle dans le Beat Hôtel, hôtel alors délabré où vécurent pas mal d’artistes. Revenons à Kerouac et à Satori à Paris. J’ai été agréablement surpris et me suis attâché immédiatement à son protagoniste venu à Paris d’abord puis parcourant la Bretagne afin de trouver ses origines bretonnes pour cet américain natif de Lowell dans le Massachusset et vivant à Tampa en Floride. On imagine le gars costaud, ancien sportif, gouailleur, belle gueule, drôle, cultivé, dragueur, soiffard au cognac, avalant d’un trait une demi bière et chauvin sur les bords. Kerouac, têtu, ne manque pas de références historiques et littéraires, il se répète pour nous les faire rentrer en tête. C’est un homme cherchant le contact et il ne râte aucune occasion pour tailler une bavette au premier venu, offrant même un verre à un chauffeur de taxi pendant une course. Vous l’aurez compris, ce livre est vivifiant, on regrette de ne pas avoir croisé ce type si chaleureux. Il ne me reste plus qu’à lire On the road mais mon second livre de Jack Kerouac sera Les souterrains (The subterraneans).

Quelques citations :

J’avais déjà le mal du pays. Pourtant ce livre doit prouver une chose : quels que soient la manière dont vous voyagez et le « succès » de votre périple, même si vous devez l’écourter, vous apprenez toujours quelque chose, et vous apprenez à vous changer les idées.

Je mentionne ces faits pour montrer qu’il y a des gens qui savent vivre. Mes manières, abominables parfois, peuvent être exquises. En vieillissant, je suis devenu un ivrogne. Pourquoi ? Parce que j’aime l’extase de l’âme. Je suis un misérable. Mais j’aime l’amour.

J’aurais mieux fait de rester chez moi pour peindre le Mariage mystique de Sainte Catherine, d’après Girolamo Romanino, mais je suis trop esclave du bavardage et de la langue, la peinture m’ennuie ; et il faut toute une existence pour apprendre à peindre.

Contentons-nous de dire qu’à mon retour à New-York, j’ai eu plus de plaisir avec l’accent de Brooklyn que je n’en avais éprouvé de toute ma vie, et surtout, quand je suis retourné dans le sud, wouff, quel miracle ces langues différentes, quelle étonnante tour de Babel ce monde peut être. Non mais, rendez-vous compte, si vous allez à Moscou, Tokyo ou Prague et écoutez tout ça !

Quelque part, pendant ces dix jours passé à Paris (et en Bretagne), j’ai reçu une sorte d’illumination, qui, semble-t-il, m’a une fois de plus transformé, orienté dans une direction que je vais sans doute suivre, cette fois encore, pendant sept ans ou plus : bref, ç’a été un satori, mot japonais désignant une « illumination soudaine », un « réveil brusque », ou, tout simplement, un « éblouissement de l’oeil ». – Appelez ça comme vous voudrez, mais il s’est bel et bien passé quelque chose.

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